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Troubles de la personnalité : groupes A, B, C, signes d’alerte, soins IDE et prévention du risque suicidaire

Troubles de la personnalité : comprendre et accompagner en soins infirmiers

En bref : un trouble de la personnalité est une manière durable et rigide de penser, de ressentir et de se comporter, qui s'écarte nettement de ce qu'attend la culture de la personne, qui apparaît à l'adolescence ou au début de l'âge adulte, reste stable dans le temps et entraîne une souffrance ou une gêne importante dans la vie quotidienne et les relations. Il ne s'agit ni d'un « mauvais caractère » ni d'un manque de volonté. Les personnes concernées souffrent beaucoup, sont fréquemment étiquetées de façon dévalorisante et ont un risque élevé de détresse, de gestes auto-agressifs et de suicide. Les soignants les rencontrent partout : urgences, psychiatrie, médecine, domicile, structures médico-sociales. Le soin repose sur la sécurité, une relation stable et cadrante, des limites claires et bienveillantes, la cohérence de l'équipe et l'accès à des psychothérapies spécialisées.

1. Définition

La personnalité est l'ensemble des façons durables de percevoir, de ressentir, de penser et de se comporter vis-à-vis de soi-même, des autres et de l'environnement. On parle de trouble de la personnalité quand ces traits deviennent inflexibles et inadaptés, interfèrent de façon importante avec le fonctionnement de la personne, ou causent une détresse émotionnelle marquée.

Pour poser le diagnostic, le psychiatre ou le psychologue cherche un mode durable, envahissant, qui apparaît à l'adolescence ou au début de l'âge adulte et qui touche plusieurs domaines : la façon de se percevoir et de percevoir les autres, la vie émotionnelle, le contrôle des impulsions, les relations. Le diagnostic est rarement posé avant l'âge adulte, quand la personnalité est plus complètement formée. Il est médical : l'infirmier n'établit pas de diagnostic psychiatrique, mais il observe, évalue, décrit objectivement et soigne les conséquences.

Aucun médicament ne modifie la personnalité. Le traitement de base est la psychothérapie, souvent longue, avec des progrès lents, mais qui peuvent être réels et durables : de nombreuses personnes, notamment avec un trouble borderline, vont nettement mieux avec le temps et un accompagnement adapté.

Comment les classifications actuelles décrivent-elles ces troubles ?
Système Approche
DSM-5 (manuel de l'association américaine de psychiatrie) Dix troubles de la personnalité répartis en trois groupes (A, B, C) selon des critères précis. L'ancien système « multiaxial » (où les troubles de la personnalité étaient placés sur un « axe II ») a été abandonné. Un modèle alternatif, dimensionnel, existe dans la section de recherche
CIM-11 (classification de l'Organisation mondiale de la santé) Approche dimensionnelle : on décrit d'abord la gravité du trouble (léger, modéré, sévère), puis les domaines de traits dominants (affectivité négative, détachement, dyssocialité, désinhibition, anankastie, c'est-à-dire perfectionnisme rigide) et, au besoin, un schéma « borderline »

Dans la pratique, les équipes utilisent encore les grands noms de la classification catégorielle (paranoïaque, borderline, etc.). Les limites entre les types sont floues : une même personne peut présenter des traits de plusieurs.

Fréquence et idées reçues
  • les troubles de la personnalité sont relativement fréquents : selon les études, de l'ordre de 10 % de la population générale ; le trouble borderline concerne environ 1 à 3 % des personnes et beaucoup plus en psychiatrie
  • ils sont très présents en santé mentale : une part importante des personnes hospitalisées en psychiatrie et suivies en ambulatoire en a un, souvent associé à une dépression, à un trouble anxieux, à une addiction ou à un autre trouble psychiatrique, ce qui complique le traitement
  • ils s'accompagnent d'un risque élevé de gestes auto-agressifs, de tentatives de suicide, d'accidents, de recours aux urgences, de ruptures conjugales et familiales et de difficultés sociales ; le risque de décès par suicide est particulièrement élevé dans le trouble borderline
  • ils sont fréquemment associés à des antécédents de maltraitance, de négligence, de violences ou de traumatismes dans l'enfance, mais pas systématiquement
  • idée fausse : « ces personnes manipulent ». Beaucoup de comportements qui paraissent « manipulateurs » traduisent une détresse intense, une peur de l'abandon, une difficulté à réguler les émotions et à demander de l'aide autrement
  • idée fausse : « elles ne veulent pas guérir ». Les approches spécialisées donnent de bons résultats
  • idée fausse : « elles sont toutes dangereuses ». La grande majorité des personnes ne sont ni violentes ni criminelles ; la présence d'un trouble de la personnalité n'explique pas à elle seule des actes de violence

2. Les trois groupes de troubles

Groupe A : excentrique, étrange
Trouble Caractéristiques Ce que l'on peut observer en soins
Paranoïaque Méfiance et suspicion généralisées : les intentions des autres sont interprétées comme malveillantes Refus de médicaments par peur d'être drogué, lecture hostile des gestes des soignants, rancune, secrets, affect restreint
Schizoïde Détachement des relations sociales, expression émotionnelle limitée, préférence pour la solitude et pour les activités solitaires Réserve, froideur apparente, peu de demandes, indifférence aux compliments et aux critiques
Schizotypique Inconfort important dans les relations proches, distorsions de la pensée et de la perception, comportements excentriques, croyances inhabituelles Discours étrange, pensée magique, méfiance, isolement
Groupe B : dramatique, émotionnel, instable
Trouble Caractéristiques Ce que l'on peut observer en soins
Antisocial Mépris et violation durables des droits d'autrui et des règles, tromperie, impulsivité, irresponsabilité, absence de remords Mensonges, transgressions, difficultés à respecter un cadre ; à distinguer de la simple délinquance, et du comportement lié à une addiction ou à une autre maladie
Borderline (état limite) Instabilité des relations, de l'image de soi et des émotions, impulsivité marquée, peur intense de l'abandon, sentiment de vide, colères intenses, gestes auto-agressifs, menaces ou tentatives de suicide, idées paranoïaques ou dissociation sous stress Alternance entre idéalisation et dévalorisation des soignants, demandes pressantes, crises émotionnelles, automutilation, réactions fortes aux absences ou aux changements de soignants
Histrionique Émotivité excessive et recherche d'attention, théâtralité, séduction, suggestibilité Plaintes physiques répétées, besoin d'être le centre d'intérêt, émotions changeantes et superficielles en apparence, souvent consultation pour dépression ou plaintes somatiques sans cause trouvée
Narcissique Sentiment de grandeur, besoin d'admiration, manque d'empathie, grande sensibilité à la critique Exigences de traitement de faveur, dévalorisation des soignants, colère face à une remise en question, fragilité sous-jacente
Groupe C : anxieux, craintif
Trouble Caractéristiques Ce que l'on peut observer en soins
Évitante Inhibition sociale, sentiment d'infériorité, hypersensibilité au jugement négatif, évitement des contacts par peur du rejet Timidité, retrait, difficultés à demander de l'aide, évitement des groupes
Dépendante Besoin excessif d'être pris en charge, comportement soumis et collant, peur de la séparation, difficulté à décider seul Demandes constantes de conseils et de présence, difficulté à quitter le service ou le soignant, peur d'être abandonné
Obsessionnelle-compulsive (anankastique) Préoccupation pour l'ordre, le perfectionnisme, le contrôle, au détriment de la souplesse et de l'efficacité ; à distinguer du trouble obsessionnel compulsif, qui comporte de vraies obsessions et compulsions Rigidité, besoin de tout contrôler, difficulté à déléguer, à accepter les changements et les imprévus

Des descriptions plus anciennes citaient aussi les personnalités dépressive et passive-agressive, qui ne figurent plus parmi les troubles officiels du DSM-5 mais restent utiles pour décrire certains comportements (pessimisme persistant ; résistance passive aux demandes).

3. Signes, retentissement et alertes

À signaler immédiatement au médecin ou à l'infirmier référent :
  • idées suicidaires, menace de suicide, geste auto-agressif ou tentative, surtout avec un plan, un accès à des moyens, une rupture récente ou un sentiment d'abandon : ne pas laisser la personne seule, éloigner les moyens dangereux, prévenir immédiatement le médecin ; numéro national de prévention du suicide 3114 (24 h sur 24) ; en danger immédiat, appeler le 15
  • agressivité, colère intense, menaces envers soi, les soignants ou d'autres personnes, destruction de biens : assurer la sécurité de tous, appliquer le protocole de gestion de crise
  • idées paranoïaques ou dissociation sévère (la personne est « ailleurs », coupée de la réalité), refus de s'alimenter ou de prendre un traitement par peur
  • consommation d'alcool ou de substances, intoxication, surdosage ou stockage de médicaments
  • comportements sexuels à risque, mise en danger, fugue
  • aggravation après un changement (départ d'un soignant, fin d'une consultation, rupture)
  • relations : instables, intenses, passant de l'idéalisation à la dévalorisation (parfois appelé « clivage »), conflits fréquents, isolement, peur de l'abandon, difficultés au travail et en famille
  • émotions : humeur changeante et dysphorique (malheur, agitation, malaise), colère difficile à contrôler, solitude intense, ennui, vide, honte
  • comportements : impulsivité (dépenses, conduites à risque, consommation, comportements sexuels), gestes auto-agressifs, menaces, recherche d'attention ou, au contraire, retrait, méfiance, rigidité, perfectionnisme
  • pensée et image de soi : pensée polarisée en « tout ou rien », image de soi instable, croyances négatives sur soi, parfois idées de persécution transitoires ; les capacités intellectuelles sont conservées et la personne est orientée dans la réalité
  • souvent des plaintes physiques sans cause retrouvée, de la fatigue, des troubles du sommeil

4. Évaluation et prise en charge médicale

Comment le diagnostic est-il posé ?
  • entretien clinique approfondi par un psychiatre ou un psychologue (parcours de vie, relations, émotions, impulsivité, antécédents), éventuellement avec des entretiens structurés ou des questionnaires, et des informations de l'entourage
  • recherche d'un autre trouble associé ou plus visible : dépression, trouble bipolaire, anxiété, addictions, trouble du comportement alimentaire, stress post-traumatique
  • recherche d'une cause médicale ou toxique si le tableau est atypique : dosage de toxiques (alcool, drogues, médicaments), imagerie du cerveau si on suspecte une cause organique, examens adaptés aux blessures (radiographies après un accident, une bagarre ou un geste auto-agressif)
  • dépistage ciblé des infections sexuellement transmissibles, du VIH et de l'hépatite en cas de comportements à risque, proposé sans jugement
Psychothérapies, hospitalisation, médicaments
Moyen À savoir
Psychothérapie Au cœur du traitement. Elle vise à améliorer la façon de percevoir et de réagir aux stress, à réguler les émotions, à diminuer l'impulsivité et à améliorer les relations. Plusieurs approches ont fait leurs preuves, en particulier pour le trouble borderline : thérapie comportementale dialectique, thérapie basée sur la mentalisation, thérapie centrée sur le transfert, thérapie des schémas, thérapies cognitivo-comportementales ; des groupes et la psychoéducation complètent
Hospitalisation Réservée aux crises (risque suicidaire élevé, danger, décompensation) et la plus courte possible : le trouble de fond n'est pas modifié par l'hospitalisation, et un séjour long peut entretenir la dépendance et la régression. Elle s'accompagne d'un projet de sortie et d'un relais ambulatoire précoce
Transfert vers un service ou un établissement de plus longue durée Parfois nécessaire quand des soins prolongés sont indiqués
Médicaments Ils ne guérissent pas un trouble de la personnalité : ils sont un complément pour traiter une dépression, une anxiété, une impulsivité ou des symptômes précis (hostilité, sensibilité au rejet, idées paranoïaques) et pour que la personne puisse s'engager dans sa thérapie. Les antidépresseurs sont moins efficaces que dans une dépression isolée ; certains régulateurs de l'humeur ou antipsychotiques peuvent réduire l'impulsivité et l'agressivité. Prescriptions simples, prudentes, en petites quantités (risque de surdosage), en évitant les benzodiazépines autant que possible (désinhibition, dépendance)

Les aidants et soignants doivent rester vigilants au risque suicidaire et le noter dans le dossier à chaque consultation.

5. La démarche de soins infirmiers

Elle suit quatre temps, après le recueil de données : problème, objectifs, interventions, évaluation.

Étape 1 : Les diagnostics infirmiers possibles

Le choix dépend de la situation de chaque personne. Les plus fréquents :

  • risque de suicide (ou risque d'automutilation) lié à une impulsivité, à une faible tolérance à la frustration, à des relations instables et à une détresse intense
  • risque de violence envers autrui lié à une colère intense mal régulée, à une méfiance ou à une impulsivité
  • adaptation inefficace liée à des stratégies de gestion du stress rigides ou nuisibles
  • isolement social ou perturbation des interactions sociales liés à des relations instables et à une peur du rejet
  • faible estime de soi chronique et identité personnelle perturbée
  • impuissance, anxiété, perturbation du sommeil, gestion inefficace du régime thérapeutique
  • tension dans l'exercice du rôle d'aidant (pour la famille)
Exemple : risque de suicide lié à une impulsivité, à une faible tolérance à la frustration et à des relations instables, avec des idées suicidaires lors des ruptures, des antécédents de gestes auto-agressifs, une humeur très changeante et un sentiment de vide.
Étape 2 : Les objectifs de soins

Un bon objectif décrit ce que la personne va atteindre, avec un critère mesurable et un délai.

Objectif Critère de réussite
La personne est en sécurité et sans blessure importante Aucun geste auto-agressif grave, plan de sécurité écrit et connu, moyens dangereux écartés, pendant toute la prise en charge
Elle ne fait pas de mal aux autres ni ne détruit de biens Aucun passage à l'acte violent, utilisation de moyens d'apaisement en cas de colère
Elle contrôle mieux ses comportements impulsifs Elle repère les signes précoces de crise et utilise au moins deux stratégies apprises (voir plus bas), à 4 à 8 semaines
Elle prend les mesures appropriées pour répondre à ses propres besoins Elle demande de l'aide autrement que par la crise : contact programmé, personne ressource, rendez-vous
Elle démontre des compétences de résolution de problèmes Elle décrit un problème, trouve plusieurs solutions et en essaie une
Elle exprime une plus grande satisfaction dans ses relations Moins de conflits, relations plus stables, au moins une relation soutenante
Elle identifie et tolère ses émotions Elle nomme ses émotions et les traverse sans réponse destructrice
Elle participe à un traitement de fond Elle est engagée dans une psychothérapie ou un programme spécialisé et honore ses rendez-vous
Étape 3 : L'évaluation et les interventions

A. Évaluer pour bien comprendre

Évaluation Pourquoi ?
Évaluer le risque suicidaire à chaque contact, en posant la question franchement : idées, plan, accès aux moyens, projet, facteurs déclenchants, antécédents de gestes, raisons de vivre, soutien La sécurité est la première priorité ; la question ne donne pas l'idée
Faire décrire les gestes auto-agressifs (fréquence, contexte, fonction pour la personne, besoin de soins) avec respect et sans choc Comprendre ce qui les déclenche, ce qu'ils apaisent et comment les prévenir
Évaluer le risque de violence : paroles, menaces, antécédents, consommation, déclencheurs, armes ou objets dangereux accessibles Prévenir les passages à l'acte
Recueillir l'histoire : relations précoces, ruptures, abandons, violences, négligences, deuils, parcours de soins ; beaucoup rapportent des relations perturbées avec leurs parents dès l'enfance, et une partie ont été victimes de violences ou de négligences Comprendre l'origine des difficultés et éviter de reproduire des situations traumatiques dans les soins
Évaluer l'humeur et l'affect : malheur, agitation, vide, ennui, solitude intense, frustration, colère, instabilité émotionnelle Repérer ce qui fait souffrir au quotidien
Évaluer la pensée et la perception : pensée polarisée en « tout ou rien », image de soi instable, méfiance, idées paranoïaques, dissociation Orienter l'approche (par exemple vers plus de prudence avec une personne méfiante)
Vérifier l'orientation, la mémoire et les capacités intellectuelles Elles sont habituellement intactes : une désorientation évoque une autre cause
Évaluer les relations, le soutien, la famille, le travail, le logement, les ressources Un réseau fragile augmente le risque
Évaluer la consommation d'alcool, de drogues, de médicaments, les conduites à risque Elles aggravent l'impulsivité et le risque
Évaluer la compréhension de la personne sur son trouble, son traitement, ses attentes, ses points forts S'appuyer sur ses ressources
Observer ses réactions aux soignants : demandes, idéalisation, dévalorisation, réactions aux absences, aux limites Anticiper les difficultés de la relation et préparer l'équipe
Évaluer les croyances culturelles et religieuses Adapter les soins et la communication

B. Les interventions de soins

Intervention Pourquoi ?
Assurer la sécurité : prendre au sérieux toute idée suicidaire avec plan, accès aux moyens ou geste récent ; éloigner les moyens dangereux, assurer une surveillance adaptée, prévenir le médecin, établir un plan de sécurité (voir plus bas) Une menace de suicide n'est jamais traitée comme du « chantage »
Établir une relation thérapeutique stable et respectueuse : cadre clair, rendez-vous prévus d'une durée définie, plutôt qu'une disponibilité immédiate à chaque demande ; soignants référents ; honnêteté ; fiabilité La structure et le cadre rassurent ; la disponibilité illimitée entretient le cercle des crises et épuise l'équipe
Poser des limites claires, simples et expliquées, appliquées avec constance et bienveillance, sans punition ni humiliation ; expliquer ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, et pourquoi Elles protègent la personne et le soignant ; elles doivent être cohérentes entre tous les membres de l'équipe
Définir les limites de la relation thérapeutique (horaires, nombre de contacts, rôle de chacun, cadres de la confidentialité), afin que ni les limites de la personne ni celles du soignant ne soient franchies Prévenir les ruptures et les abus
Écouter, valider les émotions sans valider les comportements nuisibles : « Je comprends que vous souffriez beaucoup, et je ne peux pas accepter que vous vous mettiez en danger » La validation diminue l'intensité émotionnelle ; la limite protège
Rester calme, prévisible et neutre dans les moments d'idéalisation comme de dévalorisation ; ne pas se défendre ni répondre à l'attaque ; ne pas se laisser flatter ni promettre ce que l'on ne peut pas tenir La colère est souvent dirigée vers la situation et non vers la personne du soignant
Enseigner des compétences de communication : contact visuel, écoute active, tour de parole, vérification du sens (« est-ce que j'ai bien compris que... »), phrases en « je » Des compétences de base améliorent les relations
Aider à identifier les émotions, à les nommer, à les tolérer et à y répondre sans réaction destructrice (voir plus bas) ; proposer un carnet des émotions et des déclencheurs La conscience des émotions est la première étape de leur régulation
Aider à repérer et remettre en question les pensées extrêmes (« tout ou rien », « on m'abandonne toujours ») par la restructuration cognitive, avec un professionnel formé Remplacer des pensées automatiques par des pensées plus nuancées
Structurer les journées : planning écrit avec des activités (rendez-vous, courses, lecture, marche, activités appréciées), limiter le temps non structuré Le temps vide est un moment à risque de rumination et de crise
Éduquer la personne sur son trouble et sur les possibilités de changement : psychoéducation, expliquer que le trouble est une manière de fonctionner modifiable, que les crises passent, que les traitements agissent L'espoir et la compréhension favorisent l'engagement
Soutenir l'engagement dans la psychothérapie à long terme et le suivi : rappel des rendez-vous, aide aux démarches, orientation vers les programmes spécialisés Les progrès sont lents et demandent de la continuité
Administrer les traitements prescrits en vérifiant la prise, en limitant les quantités remises, en surveillant les effets indésirables et le risque de surdosage Les médicaments complètent la psychothérapie mais comportent des risques
Soutenir et informer la famille : expliquer le trouble, apprendre à répondre aux crises, à poser des limites, prendre soin d'elle ; orienter vers des associations et des groupes de familles Les proches sont épuisés et peuvent aggraver ou apaiser la situation
Travailler la cohérence de l'équipe (voir plus bas) : référents, transmissions factuelles, décisions communes, réunions Un message unique protège la personne et l'équipe
Prendre soin des soignants : temps de parole, analyse des pratiques, supervision, débriefing après une crise La relation est éprouvante et peut provoquer de la colère, de l'impuissance, de la fatigue

Rôle de l'équipe soignante : l'infirmier évalue le risque suicidaire et de violence, pose le cadre, accompagne les crises, administre les traitements, soutient la psychothérapie, coordonne l'équipe et la famille. L'aide-soignant, présent dans le quotidien, observe les changements d'humeur, les gestes, les propos, le sommeil, l'alimentation, les consommations, applique le cadre commun avec constance, évite de se laisser prendre dans l'idéalisation ou la dévalorisation, ne reste pas seul avec une situation inquiétante et transmet immédiatement tout propos de mort ou geste. Le psychiatre pose le diagnostic et prescrit ; le psychologue conduit les psychothérapies ; l'assistante sociale et l'éducateur accompagnent la vie sociale.

Zoom : plan de sécurité, à construire avec la personne
  • mes signes d'alerte : les pensées, émotions, situations qui annoncent une crise (rupture, solitude, dispute, alcool, nuit)
  • ce que je peux faire seul : respirer, écouter une musique, marcher, écrire, regarder des photos ou une liste de raisons de vivre, quitter la pièce, appeler un proche
  • les personnes et les lieux qui m'aident : un proche de confiance, un lieu calme, un lieu public avec du monde
  • les professionnels à contacter : soignant référent, centre médico-psychologique, médecin traitant, numéros de crise
  • rendre mon environnement plus sûr : éloigner ou confier à un proche les médicaments en stock et les autres moyens dangereux
  • numéros d'urgence : 15, 3114 (24 h sur 24)
  • le plan est écrit, daté, remis à la personne, partagé (avec son accord) avec ses proches et l'équipe, et relu régulièrement

On n'utilise pas, comme « substituts » à l'automutilation, des moyens qui reproduisent la douleur ou le choc sensoriel : l'objectif est de s'éloigner du geste par des moyens apaisants et par la présence d'autrui.

Zoom : face à une crise (colère, menace, détresse intense), la conduite à tenir
  1. assurer sa propre sécurité et celle des autres : espace dégagé, sortie accessible, pas de seul à seul si le risque est élevé, appeler du renfort sans attendre
  2. parler lentement, d'une voix basse et calme, avec des phrases courtes, un langage non menaçant, une posture ouverte, à distance respectueuse
  3. nommer l'émotion : « Je vois que vous êtes très en colère / très mal. Je veux comprendre ce qui se passe »
  4. écouter sans interrompre ni argumenter, et reformuler
  5. réduire les stimulations : bruit, public, lumière ; proposer un lieu calme
  6. proposer des choix simples (marcher, s'asseoir, boire de l'eau) et rappeler les limites avec clarté et sans menace
  7. ne pas défier, ne pas promettre ce que l'on ne peut pas tenir, ne pas toucher sans prévenir
  8. si le danger persiste, appliquer le protocole de l'établissement ; la contention ou l'isolement ne sont envisagés qu'en dernier recours, sur décision médicale, dans un cadre légal strict (durée limitée, surveillance, réévaluation, traçabilité)
  9. après la crise : faire le point avec la personne, comprendre le déclencheur, ajuster le plan, débriefer en équipe
Zoom : garder une équipe cohérente, éviter le « clivage »
  • le clivage de l'équipe apparaît quand la personne idéalise certains soignants et dévalorise d'autres, ou rapporte à chacun des informations différentes : l'équipe se divise (« les gentils et les méchants »)
  • le prévenir : un cadre écrit connu de tous, des soignants référents, des transmissions factuelles et partagées, des décisions prises en équipe et appliquées par tous
  • ne pas critiquer un collègue devant la personne, ne pas faire d'exception « secrète », ne pas promettre le secret absolu
  • se réunir régulièrement (synthèse, analyse des pratiques, supervision) pour comparer les observations et ajuster
  • repérer ses propres réactions : agacement, rejet, besoin de sauver, sentiment d'impuissance, et en parler
  • garder une attitude de respect : la personne n'est pas son trouble
Zoom : les mots à éviter dans les dossiers et les transmissions
À éviter À privilégier
« Manipulatrice », « manipulateur » Décrire le comportement et son contexte : « a demandé à parler à une infirmière précise à trois reprises en une heure, avec des pleurs »
« Elle fait du cinéma », « il fait son numéro » « Présente une détresse intense, exprimée par des cris »
« Borderline » comme insulte ou étiquette de service Parler de la personne et de ses besoins ; nommer le diagnostic seulement lorsqu'il est posé et utile
« Chantage au suicide » « A exprimé des idées suicidaires, évaluées avec le médecin »
« Elle cherche l'attention » « A exprimé un besoin de présence et de réassurance »
Jugements et interprétations Faits observés, propos cités entre guillemets, actions menées, réponse de la personne
Zoom : lignes directrices pour la documentation

Dans le dossier d'une personne qui a un trouble de la personnalité, on consigne :

  • les réponses individuelles : facteurs qui influencent l'humeur, interactions, nature des échanges sociaux, comportements précis et leur contexte
  • les croyances et attentes culturelles et religieuses
  • l'évaluation du risque suicidaire et de violence à chaque contact, avec la date, l'heure, les propos et les décisions
  • le plan de soins et le plan d'enseignement
  • les réponses de la personne aux interventions, à l'enseignement et aux actions menées
  • le progrès vers les résultats souhaités
  • le plan de sécurité et le cadre de la relation, accessibles à toute l'équipe
Étape 4 : L'évaluation des résultats
Question à se poser Si oui Si non
La personne est-elle en sécurité, sans geste auto-agressif ni tentative ? Maintenir le plan de sécurité et la vigilance Réévaluer le risque, prévenir le médecin, renforcer la surveillance
Y a-t-il eu des violences envers autrui ou des destructions de biens ? Analyser avec l'équipe, revoir les déclencheurs Poursuivre
Les impulsions sont-elles mieux contrôlées, les crises moins intenses ou moins fréquentes ? Poursuivre et valoriser Revoir les stratégies, le cadre, le traitement de fond
La personne demande-t-elle de l'aide autrement que par la crise ? Encourager Revoir le cadre, proposer d'autres moyens de contact
Résout-elle mieux ses problèmes et ses relations sont-elles plus satisfaisantes ? Élargir les objectifs Soutenir, simplifier
La personne s'engage-t-elle dans sa psychothérapie et son suivi ? Valoriser Lever les obstacles, relancer, orienter
L'équipe garde-t-elle un message cohérent et les soignants sont-ils soutenus ? Maintenir Organiser une réunion, une supervision

Exemple de transmission ciblée :

  • D (données) : femme de 29 ans, trouble de la personnalité borderline connu, aux urgences après une dispute avec son compagnon, dit « je ne supporte plus d'être seule », idées suicidaires sans plan précis, antécédents de gestes auto-agressifs, humeur très changeante, évaluation du risque faite avec le médecin.
  • A (actions) : accueillie dans un lieu calme, écoute et validation de la détresse, moyens dangereux écartés, surveillance adaptée, plan de sécurité écrit avec elle (signes d'alerte, personnes à contacter, numéros d'urgence), sa sœur prévenue avec son accord, rendez-vous avec son psychothérapeute avancé, retour au domicile après avis du médecin.
  • R (résultats) : plus apaisée, dit qu'elle a « un plan si ça recommence », rendez-vous de suivi dans 48 heures et programme de thérapie comportementale dialectique proposé.

6. Prévention et organisation des soins

  • repérer tôt les difficultés de régulation des émotions, d'impulsivité et de relations chez les adolescents et les jeunes adultes, et orienter vers une aide spécialisée
  • donner accès à des psychothérapies spécialisées, à des groupes de psychoéducation et à des équipes formées
  • élaborer un plan de crise partagé entre la personne, ses proches, les soignants et les services d'urgence
  • former les équipes : compréhension du trouble, communication, limites, gestion des crises, évaluation du risque suicidaire, non-jugement
  • prévoir une cohérence entre les services (urgences, psychiatrie, médecine, ambulatoire) avec des informations partagées
  • limiter les hospitalisations longues non ciblées et organiser des transitions courtes vers le domicile, avec un suivi rapproché
  • soutenir les familles et les aidants
  • lutter contre la stigmatisation dans les services, les dossiers et la société
  • soutenir les soignants : supervision, analyse des pratiques, temps de recul
À retenir :
Un trouble de la personnalité est un mode durable, rigide et inadapté de penser, de ressentir et de se comporter, qui apparaît à l'adolescence ou au début de l'âge adulte et cause de la souffrance ou une gêne importante. Les classifications actuelles le décrivent par types (trois groupes A, B, C) ou par degré de gravité et traits dominants. Aucun médicament ne le guérit : la psychothérapie est le traitement de fond, l'hospitalisation est brève et ciblée sur la crise. Le risque suicidaire et auto-agressif est élevé : on le dépiste à chaque contact et on construit un plan de sécurité avec la personne. Les soins infirmiers reposent sur la sécurité, une relation stable et un cadre clair, des limites bienveillantes, la validation des émotions, l'apprentissage de compétences (communication, régulation émotionnelle, résolution de problèmes), la structuration du quotidien, le soutien de la famille, la cohérence de l'équipe et un vocabulaire respectueux dans les dossiers. Idées suicidaires, menaces, violences, dissociation sévère ou intoxication sont des alertes.
Gisèle Cabre, formatrice IFSI IFAS
Gisèle Cabre
Formatrice IFSI IFAS
 
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