Les dérives de la traçabilité

  • Par soignant
  • Le 05/10/2014
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quelques réflexions d'une psychologue travaillant en EHPAD :

"Je suis habituée depuis plusieurs années à utiliser le dossier patient informatisé.

C'est un excellent outil qui permet des transmissions de bonnes qualités entre les différents professionnels.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais le mois dernier, j'ai été saisie d'une frayeur...

Je suivais une formation interne qui doit nous permettre d'utiliser de nouvelles fonctionnalités utiles dans le cadre du projet de vie individualisé et de la planification des animations.

Cela m'a semblé de prime abord très positif :

permettre une meilleure connaissance des goûts et habitudes de vie des résidents, les aider à participer régulièrement à des activités qu'ils affectionnent (par exemple, en inscrivant dans

l'agenda du logiciel qu'il est nécessaire de leur rappeler ou de les aider à s'y déplacer ...), mieux adapter le type d'activité proposé et également faire reconnaître le rôle important de

l'animatrice aux autres membres de l'équipe soignante.

Mais cette remarque du formateur m'a fait frémir:

« Grâce à la traçabilité que permet cet outil, vous pourrez justifier à la famille que son résident va bien régulièrement à la messe »

J'ai fait remarquer (et je suis rassurée que mes collègues aient été aussi choquées que moi) que l'on était supposé assurer une certaine discrétion sur la liberté de culte des résidents,

qu'heureusement un résident avait le droit de pratiquer ou pas sans que cela nous regarde.

(Pourquoi pas aussi ajouter une case pour savoir s'il se confesse ou communie régulièrement !)

Réponse du formateur:

«D'accord pour la messe, c'est peut être délicat, mais prenons un exemple plus neutre, vous pourrez justifier de votre activité auprès des familles et prouver que leur parent assiste bien

régulièrement aux ateliers mémoire ».

Vous avez dû rencontrer comme moi les enfants d'Albert.

Ils ont été contraints de placer leur papa de 78 ans parce qu'il avait une maladie d'Alzheimer...

Parce que ce n'était plus possible, ils ne pouvaient plus le laisser seul à la maison...

Avant, lorsqu'ils venaient vous (médecin, psy...) voir, vous pouviez entendre leur culpabilité, leur faire prendre conscience de ce qui se jouait, les rassurer en travaillant avec eux pour le bien-être de leur parent...

Maintenant, ils pourront aller voir directement un administratif qui leur sortira un tableau prouvant que leur papa a bien participé au maximum d'activités pendant les trois mois précédents, qu'il socialise, qu'il s'amuse, qu'il vit à fond sa vie d'Alzheimer, que l'argent qu'ils donnent tous les mois est bien employé, que finalement un EHPAD c'est tellement mieux que la maison.

Est-ce que cette réponse va satisfaire la famille ou est ce qu'ils vont venir vous revoir après et vous dire « Tout ça c'est bien, mais est-ce qu'en plus des ateliers mémoire vous pourriez

donner des exercices d'écriture à faire à notre papa ? Ça lui ferait du bien pour son Alzheimer. » Maintenant, je me mets à la place d'Albert : qu'en est-il de son intimité ?

Je ne le connais pas, mais peut être qu'il a envie d'être un vieil acariâtre, qu'il n'aime pas rencontrer d'autres vieux, et n'a pas d'autres objectifs et motivations dans sa vie que de profiter desa retraite pour regarder la télé et se reposer d'avoir bossé toute sa vie. Peut être aussi qu'il en veut à ses enfants de l'avoir placé et qu'il n'a pas envie que ces derniers puissent être aucourant de ses moindres faits et gestes !

Je pense qu'il ne s'agit que d'un outil dont l'existence met en lumière plusieurs dérives sociétales

Celle qui m'inquiète ici :

même les personnes âgées doivent rester dynamiques et efficaces, avoir des objectifs et des motivations, sinon on tombe dans le pathologique et il faut se justifier, agir, mettre des choses en place.

(Cela me laisse la même impression que cet pub télé qui essayait de me convaincre que mon chat, cet animal juste beau et parfaitement inutile, devait désormais « vivre à fond sa vie de chat» et que si ce n'était pas le cas il fallait que je change d'ui ence de marque de croquette.)

J'admire le travail des animatrices que je vois autour de moi et je les ai vues inquiètes également :

jusqu'à maintenant je les vois proposer au résident (mais jamais obliger), essayer de les connaître individuellement pour proposer des choses qui leur plaisent, s'inquiéter si elles les voient en échec... faire des efforts d'imagination pour satisfaire à la fois l'individu et le plus grand nombre.

Pourront-elles toujours avoir la même capacité d'accompagnement lorsqu'on leur demandera une traçabilité de leur travail, de justifier de la rentabilité de certains ateliers, de noter les

résidents « absents » ?

Je m'inquiète que l'on mette ce type d'outils dans les mains d'équipes jeunes, se connaissant peu et n'ayant pas eu de réflexion préalable sur ce que devait être le projet de vie du résident et

la qualité de la prise en charge. Quelle vision leur donne-t-on ?

J'ai confiance en mes collègues, mais pas en l'avenir.

« Ce n'est qu'un outil », mais un outil risquant de provoquer des dérives graves ...

<auteur inconnu, récupéré sur le net>

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