Le nouveau directeur d'EHPAD : gestionnaire accompli, clinicien absent
Par Jomey Stéphane-soignantenehpad.fr-Lecture 4 min
Où est passé ce dirigeant charismatique d'autrefois, issu des équipes, impliqué dans les savoirs-faire, à la fois philosophe, penseur et expert en sciences humaines ? La complexification réglementaire du secteur a façonné un nouveau profil de directeur - et creusé un fossé qui inquiète les soignants de terrain.
Deux portraits de directeur : avant et maintenant
En quelques décennies, le profil type du directeur d'EHPAD s'est profondément transformé. Deux figures coexistent désormais : l'une ancrée dans l'histoire du soin, l'autre façonnée par les exigences gestionnaires des politiques publiques.
Le directeur d'avant
Issu du terrain
Venu du bas de l'échelle - hospice ou dispensaire
Connaissait le métier de l'intérieur
Philosophe, penseur, expert en sciences humaines
Reconnaissait les besoins et compétences de chacun
Imprégné de la culture soignante
Leader charismatique et impliqué
Le directeur d'aujourd'hui
Issu du commerce ou du conseil
Reconversion depuis le secteur privé ou le conseil
Maîtrise la législation, les protocoles, les plannings
Compétence théorique, peu d'expérience de l'action
Formé à la gestion, pas à la clinique
Propulsé à la tête d'un établissement sans immersion
Fossé ressenti avec les équipes soignantes
"La santé n'a pas de prix" - mais elle a un coût
"La santé, ça n'a pas de prix."
Oui. Mais elle a un coût. Et nos dirigeants bien formés, formatés à la gestion, savent compter et savent gérer. La question est de savoir si ce calcul peut se faire sans culture profonde du soin humain.
La complexification du secteur est réelle : cadres réglementaires multiples, CPOM, évaluations, plans d'amélioration, gestion des risques. Elle a légitimement fait émerger un besoin de compétences gestionnaires solides. Mais cette évolution s'est faite au détriment d'une autre compétence, moins mesurable et pourtant fondamentale : la culture du soin, du terrain, de l'humain.
Ce que ce fossé produit concrètement
Les soignants travaillent dans une logique de réponse aux besoins de la personne : écoute, adaptation, présence. Le directeur formé à la gestion travaille dans une logique d'objectifs, d'indicateurs et de procédures. Ces deux logiques ne sont pas incompatibles - mais sans passerelle culturelle entre elles, elles génèrent incompréhension et frustration des deux côtés.
La légitimité d'un directeur auprès des équipes soignantes ne repose pas seulement sur son titre ou sa connaissance des textes. Elle se construit sur la reconnaissance mutuelle : savoir ce que font les aides-soignants, comprendre la pénibilité d'une nuit difficile, mesurer ce que représente l'annonce d'un décès. Sans ce vécu partagé, même symboliquement, l'autorité reste formelle et le dialogue reste superficiel.
Un bon management en EHPAD ne se limite pas à gérer la satisfaction des résidents. Il s'étend aux soignants eux-mêmes : leurs conditions de travail, leur charge mentale, leur sentiment d'être reconnus. Prendre en compte l'humain, c'est s'inquiéter autant des préoccupations des soignés que des soignants. Un directeur coupé du terrain ne peut pas remplir cette mission.
La reconversion n'est pas en elle-même un problème. Un directeur venu d'un autre secteur peut apporter des outils de gestion précieux. La condition est qu'il accepte une période d'immersion réelle dans la culture soignante : présence sur le terrain, formation à la gérontologie, dialogue ouvert avec les équipes. Sans cette démarche volontaire, la distance restera structurelle.
"Cette façon de nommer des directeurs loin de la base ne fera qu'agrandir le fossé entre les directions et les professionnels du terrain. Prendre en compte l'humain, c'est s'inquiéter autant des préoccupations des soignés que des soignants." - Jomey Stéphane, Responsable publication soignantenehpad.fr
Formatrice IFSI IFAS depuis plus de 10 ans, j'accompagne les étudiants aide-soignant, les candidats à l'entrée en IFAS et VAE et les professionnels engagés dans une démarche sanitaire et médico-sociale partout en France.