Six ans après, Mauricette nous a quittés
Ceux qui ont lu mon premier article se souviennent peut-être de Mauricette, de ses colères contre moi, de ses larmes quand elle croyait revoir son mari ou son premier fiancé. Beaucoup de collègues m'avaient écrit à l'époque, souvent pour partager une histoire semblable vécue avec un autre résident. Je voulais aujourd'hui reprendre le fil de cette histoire, parce qu'elle mérite une suite, et parce que Mauricette mérite un hommage.
Ce qui a changé après la scène
Après cette scène où elle m'avait traité de tous les noms avant de fondre en larmes, j'étais reparti voir la psychologue, un peu déstabilisé. Sa réponse m'a marqué : lui avoir dit la vérité n'était pas une erreur en soi, mais la façon de le faire, frontale et répétée, avait ravivé une douleur ancienne sans lui laisser de porte de sortie. Avec l'équipe, nous avons changé de posture. Plutôt que de la ramener sans cesse à la réalité, nous avons appris à accueillir ce qu'elle exprimait, son mari, son premier fiancé, sans jouer un rôle qui n'était pas le mien, mais sans non plus la contredire à chaque phrase. Simplement écouter, rassurer, et la ramener doucement au présent quand elle était prête à l'entendre.
Les mois suivants, les scènes se sont espacées. Mauricette n'a jamais complètement cessé de me confondre avec les hommes de sa vie, mais la colère a laissé place à une forme de tendresse plus paisible. Elle m'appelait parfois "mon petit gars", me demandait si j'avais bien mangé, me réclamait quand un autre soignant s'occupait d'elle, mais sans plus jamais la violence des premiers mois. Nous avions trouvé, elle et moi, une façon d'être ensemble qui lui convenait.
Une fin de parcours comme tant d'autres, et pourtant unique
Comme c'est souvent le cas dans l'évolution d'une maladie d'Alzheimer avancée, la santé de Mauricette s'est doucement dégradée ces deux dernières années. Moins de mots, moins de reconnaissance, plus de fatigue. Elle s'est éteinte il y a quelques semaines, entourée de l'équipe de l'unité, celle-là même qu'elle avait fini, à sa manière, par accepter comme une famille.
Mauricette m'a appris ce qu'aucune formation ne peut vraiment enseigner : que prendre soin de quelqu'un, ce n'est pas seulement faire les gestes justes, c'est accepter d'être, pour un temps, le mari, le fiancé, ou simplement "le petit gars" de quelqu'un qui a besoin de retrouver un visage familier dans la confusion. C'est encaisser une colère qui n'est pas dirigée contre nous, sans se fermer, et rester malgré tout.
Merci, Mauricette, pour votre confiance retrouvée, pour votre tendresse des derniers mois, et pour tout ce que vous avez appris, sans le savoir, à celui qui prenait soin de vous.
À tous les soignants qui traversent, ou traverseront, une relation aussi complexe avec un résident désorienté : parlez-en à votre psychologue, à votre équipe, ne restez pas seul avec ce que ça remue. Et sachez que ces liens-là, même nés de la confusion, comptent parmi les plus vrais de ce métier.
Samir, aide-soignant en unité Alzheimer